• Chapitre 23 - Lust

    Chapitre 23 - Lust

    Je suis assis sur mon lit depuis que l’on est rentrés. Le regard dans le vide, j’essaie d’intégrer ce que l’on vient de découvrir. Le retour s’est fait dans le silence, tout le monde semblait chamboulé par ce qui s’était passé dans la maison de ma famille. On s’est tous dispersés en arrivant à la maison et sans attendre, Ohm m’a conduit jusqu’à ma chambre. Il est debout devant la fenêtre, attendant probablement que je prenne la parole, mais pour le moment, j’essaie surtout d’intégrer le fait que mon père a trompé ma mère et qu’il est le responsable de leur mort.

    Même si j’ai très peu de souvenirs de mon enfance, mon père est toujours là. Souriant, aimant et impliqué dans nos vies. Je me souviens de la façon dont il regardait ma mère, avec amour et tendresse, comme si elle était la personne la plus importante de sa vie. Est-ce que j’ai mal compris ce qu’il ressentait à cause de mon regard d’enfant ? Est-ce que ma mémoire enjolive les choses, parce que je veux croire que l’amour entre deux personnes est infaillible ? 

    Je sens mon menton trembler quand la scène de l'après-midi me revient en pleine tête comme un boomerang. Le visage dévasté de Joss, la peur dans ses yeux et puis sa fuite. C’est seulement en lisant la lettre que j’ai compris, et de nouveau, l’horrible idée qui m’a traversé la tête à ce moment-là revient.

    Et si Ohm et moi, on se faisait souffrir de la même manière ? Est-ce que l’amour en vaut vraiment le coup si c’est pour se détruire ? 

    Je tourne la tête et frémis en voyant que Ohm m’observe, comme s’il pouvait comprendre ce à quoi je suis en train de penser actuellement. Je sens l’inquiétude chez lui quand nos regards se croisent et je sais que mon silence doit le mettre à rude épreuve. J’hésite un instant à prendre la parole, je sais que ce que je dirai ne va pas le rassurer, bien au contraire.

    Je prends une profonde inspiration, avant de m’éclaircir en douceur la gorge, j’ai beaucoup parlé aujourd’hui et même si je chuchote, je sens une légère douleur au niveau de mes cordes vocales. “Le seul souvenir que j’ai vraiment de mes parents, c’est l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre.” Je suis surpris de me voir commencer de cette manière, mais Ohm me regarde attentivement, me poussant juste d’un petit sourire à continuer, à me livrer à lui. “Je ne me souviens pas de fortes disputes, de désaccords et je pensais que c’était ça le grand amour, le vrai.” Ma voix déraille un petit peu, Ohm fronce les sourcils et se rapproche un peu de moi. “Et c’est ce que je voulais vivre avec toi, un amour fort, sans faille et honnête.” Je sens mes yeux se remplir d’eau et l’inquiétude se lit maintenant très clairement dans ses yeux. “Alors maintenant… est-ce que c’est vraiment utile ? Pourquoi se lancer dans une aventure qui, on le sait, a toutes les chances de nous faire du mal ? On ferait mieux de…”

    “Fluke, arrête.” Il m’interrompt avant que j’ai eu le temps d’aller au fond de ma pensée, ses mains se posent sur mes joues, ses lèvres sur mon front et une vague de chaleur et de tendresse m’enveloppe. “L’amour n’est pas parfait, je le sais… seulement, il est aussi unique.” Ses pouces caressent lentement mes joues, essuyant les larmes au fur et à mesure qu’elles coulent. Son sourire tendre adoucit mon cœur, allège ma peine et je peux voir ses sentiments brûler au fond de son regard. “Notre amour, notre histoire ne ressembleront pas à ceux de tes parents ou de mes parents. On se fera peut-être souffrir parfois, mais Fluke, je t’aime depuis longtemps, je ne vois que toi et je ne veux que toi.”

    Mon cœur bondit dans ma poitrine à chacun de ses mots alors qu’il clame son amour pour moi. Je le regarde sans rien dire, le souffle coupé, alors que lentement son discours fait disparaître mes doutes et mes angoisses, j’arrive même à lui faire un petit sourire. Je bouge lentement, comme si j’étais dans un rêve pour poser mes mains autour de son cou. “Je ne veux que toi aussi.” Ma voix tremble autant que mon corps alors que je lui réponds et son regard se fait soudain plus ardent. Mon bas ventre se contracte étrangement face à cette lueur, ce n’est pas douloureux, c’est agréable.

    Je ne sais pas qui fait le premier geste, mais soudain, nos lèvres se retrouvent, se scellent et mon cerveau se vide complètement. Sa langue vient rapidement à la recherche de la mienne et le frisson qui parcourt mon corps quand elles se rencontrent me met dans un état second. Jamais on ne s’était embrassés de la sorte, un mélange d’amour, d’envie, de désir et de tristesse décuple nos sens. Mes doigts glissent entre ses mèches de cheveux, mes ongles grattent son cuir chevelu et je l’empêche de s'éloigner de moi.

    J’ai l’étrange sensation que mon corps s’enflamme, s’éveille, mais d’une manière que je ne connais pas. Ma peau est plus sensible et je frémis quand ses mains se posent sous mon t-shirt dans le bas de mon dos. Mon ouïe semble complètement focalisée sur lui, sur les bruits qui sortent de sa gorge et qui me transpercent le bas ventre. Je me surprends à laisser de forts soupirs s’échapper de la mienne, mais au lieu de me gêner, j’aime ça, car à chaque fois que l’un d’eux s’élève entre nous, Ohm me serre plus fort contre lui.

    Je suis actuellement au meilleur endroit de la terre, alors que mon dos s’enfonce dans le matelas moelleux et que Ohm se trouve au-dessus de moi. On a basculé sans que nos lèvres ne se quittent, c’est comme si on était incapables d’être séparés plus de quelques secondes. Je me sens rougir quand mes cuisses s’écartent pour le laisser s’installer entre elles, j’ai alors pleinement conscience de mon excitation et de la sienne tout contre. Mes mains quittent ses cheveux pour aller découvrir ce dos gigantesque, je soupire en sentant ses muscles sous mes doigts, mais je fronce les sourcils car le tissu me gène. Lentement, je remonte son t-shirt, suffisamment pour qu’enfin mes mains puissent se poser sur sa peau.

    Mon geste le surprend, il bouge et son bassin percute le mien, mon excitation est sollicitée, un éclair de plaisir aussi bref que surprenant remonte le long de ma colonne vertébrale et je me surprends à en vouloir plus. Je ferme les yeux en savourant chaque baiser, chaque mouvement jusqu’à ce que ce soit trop, que le désir qui s'accumule en moi ait besoin d’une échappatoire et Ohm se fige quand je gémis soudain. Il réalise ce qu’il est en train de faire et je peux voir un instant la panique et la culpabilité dans son regard. Déjà, je peux sentir son étreinte se faire plus légère et je ne veux pas qu’il s’éloigne, alors j’enroule mes cuisses autour de sa taille et mes bras autour de lui. Je sais que s’il le voulait vraiment il pourrait quitter mon étreinte sans effort, mais il ne bouge plus, il se contente de me regarder et je me demande ce qu’il peut bien voir à cet instant.

    “Ohm… ne t’arrête pas…” Ses yeux s’écarquillent quand ma voix le supplie de continuer de me donner du plaisir. Pour l’instant, je ne suis pas timide, je suis bien trop profondément captif de ce que veut mon corps. Quelques secondes, c’est le temps qu’il lui faut pour céder et me rejoindre à nouveau. Ses lèvres se posent contre mon cou, le suçotant, le mordillant, l’embrassant et son bassin bouge plus franchement, plus fortement et je m’accroche à lui, bouleversé par la découverte de mon corps, de la sensualité et de l'envie. Petit à petit, Ohm me guide et petit à petit je me rapproche un peu plus d’un paradis dont j’ignorais l’existence.

    Mon corps tremble encore, cela fait cinq minutes que Ohm nous a fait basculer pour ne pas m’écraser après nous avoir fait atteindre l'apogée. Ma tête est posée contre son torse et je peux entendre que lui aussi a du mal à se remettre, son cœur cogne toujours aussi fortement dans sa poitrine. J’ai du mal à ne pas sourire, je sais que je devrais être triste à l’heure actuelle, pourtant, je n’y arrive pas. Je reste seulement focalisé sur une chose, ce que Ohm vient de me faire découvrir, et mon corps s’emballe rien que d’y repenser.

    “Tu veux aller te laver ?” Je grimace un instant avant de rougir quand je pense à l’état dans lequel je suis, mais dans lequel il est également. Je lève timidement les yeux vers lui et je ne vois que son sourire, son visage apaisé et ses joues colorées. Je me détends aussitôt avant de hocher lentement la tête et de laisser mon nez frotter contre son torse. 

    “Je…” J’ai l’impression de sentir ma tête devenir en feu, alors qu’à voix basse je m’apprête à lui dire ce que je veux vraiment. “Viens avec moi.” Je voudrais aller me cacher sous la couette et disparaître alors que je viens de lui demander de venir dans la salle de bain avec moi.

    “Tu veux que l’on prenne un bain ensemble ? Tu pourras garder ton t-shirt si tu veux.” Je relève la tête alors que, comme toujours, il ne pense qu’à moi et mon bien-être. Je me redresse et l’embrasse tendrement avant de m’asseoir en tailleur dans le lit pour lui faire face. Inconsciemment, j’entortille mes doigts avec mon t-shirt.

    “Je… je ne veux pas avoir honte devant toi.” Mon corps, c’est difficile de le regarder, cependant j’ai confiance en lui, je sais qu’il ne me regardera jamais de manière à ce que je me sente mal. Il se redresse à son tour, sa grande main se pose sur ma tête et je souris en coin, un peu gêné, parce que j’ai l’impression que mon corps en veut plus, ce qui ne m'était jamais arrivé avant.

    “Je n’aurai jamais honte de toi, tu es magnifique Fluke, je t’aime.” Des papillons s’envolent dans mon ventre et me donnent une sensation d'apesanteur. Il m’embrasse et je sais que plus jamais je ne pourrai penser que nos baisers sont de simples bisous d’écoliers. “Allons-y” Sa main saisit la mienne et il m'entraîne sans hésitation vers la salle de bain.

    Ohm est déjà allongé dans la baignoire, il s’est déshabillé et installé quand j’avais le dos tourné et je sais que c’est pour éviter que je me sente mal à l’aise. Seulement maintenant, je suis debout en t-shirt et caleçon devant la baignoire. Je peux voir sa nudité dans l’eau et la boule revient dans mon ventre. Je ne sais pas ce qui m’arrive, pourquoi je semble soudain si excité juste par sa présence. Non, le vrai problème à cet instant est de devoir me déshabiller à mon tour, je ne veux pas avoir honte, je ne veux pas me cacher, mais… je suis terrifié de le faire. “Est-ce que… tu peux fermer les yeux ?”

    “Bien sûr." Je prends une grande inspiration, alors qu’après un petit sourire d’encouragement, il ferme les yeux et reste immobile, attendant que je le rejoigne quand je me sentirai prêt. Faire glisser mon caleçon le long de mes cuisses est la partie la plus facile, mais l’idée de le laisser voir mes cicatrices… Je me mordille la lèvre, commence à plusieurs reprises à lever le bas de mon t-shirt avant de le laisser retomber.

    Je prends une profonde inspiration, laissant mon regard glisser sur le visage de Ohm qui ne montre aucun signe d’impatience. Je sais que plus je repousse les choses, plus ce sera difficile. J'arrête de réfléchir et je passe mon t-shirt par dessus ma tête, le laissant tomber sur le sol et je me force à respirer lentement pour ne pas céder à la panique. Puis d’un pas rapide, je m’approche de la baignoire, monte dedans et m'assois en face de Ohm. “Tu peux ouvrir les yeux…”

    Je le fixe alors que doucement il les ouvre, on se regarde dans les yeux un moment. Il cherche à avoir mon approbation pour me regarder et je suis capable de lui faire un léger signe de tête. Petit à petit, son regard descend sur mon torse et je lutte pour ne pas poser mes mains sur les horribles boursouflures. Je cherche la pitié dans son regard, le dégoût même, pourtant, son regard ne change pas. Je le sens dessiner chacune de mes cicatrices avec ses yeux qui restent remplis d’amour et de bienveillance.

    Mon cœur se gonfle de joie et j’ai du mal à retenir mon émotion. Sans attendre, il attrape ma main et me tire vers lui. Bien vite, je me retrouve assis le dos contre son torse, ses bras enroulés autour de moi et son menton posé sur mon épaule. “Tu es magnifique Fluke. N’en doute pas. Ces marques sur ta peau, elles ne font pas de toi quelqu’un de moins beau, elles prouvent surtout que tu es un battant, que tu es fort et que tu peux te relever de toutes les situations.” Ses lèvres se posent sur la cicatrice qu’il peut atteindre et il y dépose des dizaines de baisers dessus. Il ne parle pas très fort, pourtant à chaque baiser, je peux l’entendre murmurer un ‘je t’aime’ qui me chamboule.

    Je ne cherche pas à arrêter le flot de larmes qui coulent le long de mes joues, elles sont libératrices et on laisse le temps s’écouler lentement, en silence. Je pense encore à mon père et même si l’idée qu’il ait pu tromper ma mère me révolte toujours autant, je ne fais plus de parallèle avec Ohm et moi. On est différent de mes parents, notre histoire ne ressemblera pas à la leur. “Ohm… Tu crois que Joss va bien ?” Je suis inquiet pour lui, il est parti dans un sale état et même si je ne le connais presque pas, j’ai peur de ce qui pourrait lui arriver. 

    “Je ne sais pas, il doit faire face à la possibilité que son père soit un monstre. Comment tu te sens par rapport à ça ?” Tellement obnubilé par mon père, je n’ai pas réellement pris la peine de réfléchir à ce que cela impliquait. Est-ce que ce parfait étranger a torturé et tué toute ma famille et continue de s’en prendre à moi, juste à cause de mon père. L’idée est dérangeante, effrayante et ne pas pouvoir mettre de visage sur lui alors que son identité se précise est frustrant, je voudrais pouvoir me rappeler.

    “C’est étrange parce que je n’ai pas aussi peur que je l’aurais pensé. Savoir que c’est peut-être lui m’apaise en quelque sorte, parce qu’au moins maintenant ce n’est plus juste un monstre, c’est un être humain.” Je fixe la faïence en face de moi tout en jouant avec les doigts de Ohm qui sont posés sur mon ventre. “Je ne sais pas ce que je ressens, par contre je suis inquiet pour Joss.”

    “Tu ne lui en veux pas ?” Je me mordille un instant la lèvre, laissant le silence se réinstaller entre nous. Est-ce que j’en veux au fils pour ce que le père a peut-être fait ?

    “Non, c’est une victime lui aussi dans l’histoire. Il n’a pas poussé son père à s’en prendre à ma famille, il est innocent.” Ohm resserre son étreinte contre moi avant de prendre la bouteille de shampoing. Je le laisse me laver les cheveux, un peu mal à l’aise au début avant de me détendre alors qu’il masse mon cuir chevelu.

    On dit que l'adrénaline nous ferait déplacer des montagnes, c’est sûrement vrai, sinon comment expliquer que je réussisse à courir après tout ce qu’il m’a fait subir. La cheville qu’il a écrasée en venant me chercher hurle à chaque fois que je m’appuie dessus pour m’élancer. Je sens le bord des plaies bouger à chaque fois que je fais un geste et que du sang s’en écoule lentement. Ma tête tourne violemment à cause de la déshydratation et pourtant… pourtant je cours, rien ne pourrait m’arrêter, sauf peut-être la pierre qui se trouve au milieu de la cour.

    Je grogne quand mon genou cogne fortement contre le sol encombré de la petite cour sordide. Je dois me dépêcher, je dois me relever avant que le monstre n’arrive. J’ai le souffle court, le cœur battant et un terrible instant, je me demande si je vais réussir à me remettre debout. Je regarde autour de moi, mis à part ma respiration haletante, un bruit sifflant s’élève autour de nous, je n’arrive pas à découvrir d’où il vient, mais ce bruit me stresse, me donne la sensation que je dois me dépêcher.

    J’arrive à me relever et je fais un pas, puis deux, la cour est remplie d’objets hétéroclites, certains me sont connus, d’autres restent un véritable mystère. Je ne me penche pas sur la question, j’ai vu où je devais aller, le portail est ouvert, il pend sur le chambranle comme un animal blessé, et une centaine de mètres plus loin, les bois, un abri possible, un espoir de fuir.

    Je manque une nouvelle fois de tomber et je me rattrape in-extremis à une boîte aux lettres, elle est blanche et miteuse, mais un nom est écrit en lettre rouge et épaisse. Je me concentre, j’essaie de lire, mais c’est comme si elles étaient floutées. Un bruit dans la maison me fait sursauter et je ne perds pas plus de temps, je me mets à courir, ignorant la douleur, la peur et la fatigue. 

    J’arrive aux premiers arbres quand la porte claque, ne pas se retourner, rester concentré sur sa course, ne pas laisser le monstre arriver. “FLUUUUKE !!!!!!!!!!!!!”

    Mes yeux s’ouvrent brusquement alors que la voix semble venir tout droit de la porte de ma chambre. Ma langue passe nerveusement sur mes lèvres sèches alors que la scène se rejoue dans ma tête. Un souvenir, encore un morceau du puzzle, tellement frustrant, car je le sais, la réponse était à l’instant sous mes yeux, cette boite au lettre portait le nom de celui qui a tué ma famille. Quelque chose me bloque encore, je n’ai pas réussi à lire.

    Des bras se resserrent autour de moi, des lèvres se posent sur mon front et j’ai un petit sourire quand un soupir endormi s’élève juste à côté de moi. En deux gestes, il arrive à m’apaiser. “Tout va bien ?” Je vois dans la pénombre qu’il s’est tourné vers moi, mais qu’il garde les yeux fermés. Sa voix est endormie, mais même là, il s’inquiète pour moi.

    Je pourrais le réveiller, il m'écouterait sans se plaindre, il trouverait les mots et la solution à mes problèmes. Seulement, je ne le fais pas, il a eu cet accident il y a peu et même s’il dit que tout va bien, il a besoin de se reposer. Je dépose un baiser sur sa joue pour le rassurer avant de prendre la parole à voix basse. “Je vais bien, rendors-toi.” Je vois un petit sourire naître sur ses lèvres et il ne faut pas longtemps avant que sa respiration se fasse plus profonde et calme.

    Il est encore tôt, pourtant, je sais déjà que je ne pourrai pas me rendormir. Si, grâce à la présence de Ohm, je dors beaucoup mieux, le sommeil me fuit facilement. Je l’observe dormir un moment, caressant lentement les traits de son visage, jusqu’à ce qu’il s’agite dans son sommeil, gêné par mon toucher. 

    Je me lève aussi discrètement que possible, mais il ne bouge même pas. Je prends une couverture qui est posée au pied du lit et m’enroule dedans avant de sortir de la chambre. Ça me rappelle mes nuits à Bangkok, quand je finissais mes nuits en regardant rêveusement l’extérieur. Cette sensation se renforce encore quand je vois de la lumière provenir de la cuisine et la voix de mon oncle s'élever. “Est-ce que tu étais au courant ?”

    Je ralentis et tends l’oreille en me demandant de quoi il peut bien parler. Je sais que c’est mal d’écouter aux portes, mais je ne peux pas empêcher la curiosité de prendre le dessus. “Tiens, prends un verre.” Une voix masculine s’élève et il ne me faut que quelques secondes pour en reconnaître la voix de l’ami de mes parents et de mon oncle, Krissada. “Comment veux-tu que je sois au courant? New ne me disait presque jamais rien. Il te parlait toujours à toi.”

    Je sens une légère jalousie dans sa bouche, mais son ami ne relève absolument pas. “Je n’arrive pas à y croire.” Je sursaute légèrement quand une pointe de colère se fait entendre dans sa voix et qu’un verre claque sur la table.

    “Calme-toi Wanchana. Tu es sûr que c’est la vérité ? Je veux dire, New aimait profondément Um et les enfants, je n’arrive pas à croire qu’il puisse…” Il s’interrompt soudain et une bouteille tinte contre un verre, j’en déduis qu’il est en train de les resservir.

    Ils sont amis depuis des années et pourtant, c’est peut-être l’une des premières fois qu’ils sont réunis ensemble parce que je refusais de revenir ici avant. Je m'appuie contre le mur, posant ma tête dessus en soupirant en écoutant leur conversation. “Krissada, la lettre et la photo ne laissent aucun doute. Il avait une liaison, leur mort est certainement due à ça, mais… je ne comprends pas.”

    “Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?” Je ferme les yeux et je peux les imaginer en train de discuter, assis autour de la table de la cuisine. Il ne me faut pas beaucoup d’imagination pour voir mon oncle en train de jouer avec son verre, le faisant tourner et regardant le contenu à l’intérieur. Ce geste, je l’ai vu faire des dizaines de fois, quand il est inquiet ou contrarié.

    “Pourquoi tuer Um et les enfants… je veux dire, ils…” Mon menton tremble. Pourquoi, c’est bien la question que je me pose aussi et puis, entendre sa voix se fêler à la fin me brise le cœur. “Ils étaient innocents, Krissada…”

    “Je sais… ils ne méritaient pas ça.” C’est un souffle qui me parvient et je décide qu’il est temps de me montrer, je les ai assez espionné comme ça. Toujours emmitouflé dans ma couette, j’avance discrètement vers eux sur la pointe des pieds. Comme je le pensais, ils sont à la table de la cuisine, une bouteille à moitié vide entre eux et une mine sombre et dévastée sur le visage. Je crois même voir des larmes, mais dès qu’ils s'aperçoivent de ma présence, ils se reprennent, essuient leurs yeux et réussissent à me sourire.

    “Fluke, tout va bien ?” J’approche de lui avec un petit sourire avant de simplement hocher la tête. Je m'assois sur la chaise à côté de lui et n’attends pas pour poser ma tête sur son épaule. Des gestes simples que je ne faisais jamais auparavant et qui sont totalement naturels aujourd’hui. Il n’est plus aussi surpris que les premières fois et il se contente de me tapoter doucement la tête. “Tu as fait un cauchemar ?” Je lève les yeux vers lui et recommence à hocher de la tête. Je ne sais pas pourquoi, mais ce petit rituel me fait du bien, il me semble tellement naturel, presque plus que de parler. “Tu veux m’en parler ?”

    Il hésite sur cette dernière question, parce qu’habituellement, je le repousse toujours, ne voulant pas partager le poids de ce traumatisme avec lui. “Oui… je veux bien.” La bouche de Krissada s’ouvre quand il entend mon filet de voix, il regarde Wanchana, surpris, avant qu’un sourire ne naisse sur ses lèvres. Voir le fils de ses deux meilleurs amis semble particulièrement le toucher et je lui réponds à mon tour par un petit sourire. “Mon oncle… j’ai rêvé du jour où j’ai fui… Je me souviens de la maison et de la cour.”

    Je m'interromps en me mordant la lèvre inférieure et en regardant Krissada, j’ai l’impression d’en avoir déjà trop dit. On est tous en danger par ma faute et je ne veux pas qu'il se retrouve au milieu de tout ça parce qu’il m’aura écouté raconter ce dont je me souviens. Il semble le comprendre et ne pas s’en formaliser, puisqu’il se redresse avant de commencer à rassembler ses affaires. “Il commence à se faire tard, je vais vous laisser. Merci pour le verre Wanchana, on se revoit vite.” 

    “Pas de soucis, à plus tard Krissada.” Mon oncle lui fait un petit signe de tête rapide, il ne cherche pas à le mettre dehors, mais je sais qu’il est pressé de pouvoir se concentrer sur ce que j’ai à lui révéler.

    Krissada se tourne vers moi et me sourit à nouveau avec les yeux brillants. “Je suis heureux que tu puisses parler à nouveau, Fluke. C’est un nouveau chapitre de ta vie qui commence et j’espère que tu en profiteras autant que possible.” Il se lève rapidement, nous fait un petit signe de tête et de la main avant de quitter la maison en fermant discrètement la porte d’entrée derrière lui pour ne pas déranger ceux qui sont en train de dormir.

    Le silence retombe rapidement et je reste un petit moment la bouche close, essayant de rassembler mes idées pour lui raconter ce dont j’ai rêvé le plus simplement possible. C’est un exercice dont je n’ai pas forcément l’habitude. Je me redresse lentement pour pouvoir le regarder en parlant, mais quand j’ouvre la bouche pour le faire, la porte d’entrée laisse entrer Joss et Namtan, trempés à cause de la pluie à l’extérieur que je n’avais même pas remarqué.

    Je me lève aussitôt et pars sans un mot pour me rendre dans la salle de bain pour récupérer des serviettes. Je suis surpris quand je reviens de trouver Joss tête basse alors que mon oncle tente de le réconforter en lui tapotant doucement l’épaule. “Je suis sûr qu’il ne t’en veux pas. Il…”

    Il se tourne vers moi quand j’avance et me fait un petit signe d’encouragement. Je prends une profonde inspiration en me plaçant devant Joss. “Est-ce que l’on peut parler ?” Il lève les yeux vers moi, surpris, alors que je lui tends une serviette moelleuse en souriant. Il hoche simplement la tête et je prends juste le temps de donner aussi une serviette à Namtan avant que l’on se dirige vers le salon qui est plongé dans l’obscurité.

    Aucun de nous deux n’allume la lumière, être dans la pénombre aide à dire les choses qui, parfois, peuvent être difficiles à exprimer. On s’assoit tous les deux dans le canapé et je pousse un petit soupir. Je ne sais pas trop comment commencer et je réfléchis à la meilleure façon de dire les choses, mais il me devance. “Fluke, je suis vraiment…”

    “Ne le dis pas !” Je l’interromps brusquement alors que je sais qu’il est sur le point de s’excuser. J’avale ma salive un peu difficilement en fixant mes mains que je tortille pour me donner du courage. “Tu n’as pas à t’excuser pour ce que nos parents ont fait.” Ma voix est encore plus basse qu’habituellement. Je tourne la tête vers lui et vois que son visage n’est que tristesse et culpabilité. “On n’est pas responsable des actes de nos parents. Mon père et ta mère… ils ont fait une grave erreur… et…”

    Ma voix se brise quand je m’apprête à parler de son père, je veux lui en parler, mais les émotions que Ohm avait su dompter se déchaînent à nouveau en moi. “Je n’hésiterai pas à l’arrêter s’il est coupable… même si ça ne rachètera pas ce qu’il a fait à ta famille.”  Je sens la tension qui émane de son grand corps et je pose lentement ma main sur son avant bras.

    “S’il est coupable, ça ne changera rien, tu resteras celui que tu es actuellement. Tu es là malgré le danger et même si on ne se connait presque pas… je ne te tournerai pas le dos.” Il y a quelques heures, je ne savais pas vraiment si je pourrais lui faire face, lui sourire et lui parler tout en sachant que son père pourrait être le monstre. Seulement, le voir aussi abattu et mal me fait comprendre qu’il fait déjà partie de la famille et on ne leur tourne pas le dos.

    “Alors dès demain… faisons tout notre possible pour trouver le coupable, que ce soit lui ou un autre.” On arrive à se sourire même si c’est encore un sourire douloureux pour chacun de nous deux. Au même moment, deux silhouettes se dessinent à la porte et je sais que Namtan et mon oncle ont écouté la fin de la conversation, mais je ne leur en veux pas.

    “On garde le même plan que prévu demain.” Namtan s’assoit sur la petite table en face de nous et mon oncle reste debout, les bras croisés. “Joss, tu iras parler avec ta mère le matin, pendant que nous, on préparera l’excursion. On partira en fin de matinée et on dormira là-bas, Wanchana va s’occuper de réserver un endroit pour nous.”

    Je hoche la tête, le cœur battant à l’idée d’être celui qui recherche le monstre plutôt que de me laisser poursuivre. Surtout que maintenant, on a un atout en plus, je me souviens de la cour et des environs de la maison. “La maison est au milieu d’une clairière, la cour est un véritable bric-à-brac d’objets et…” Ils m’écoutent tous les trois silencieusement. Namtan et Joss se fixent et je sais qu’ils communiquent sur les informations que je leur donne. “Je sais que j’ai vu le nom de celui qui nous a fait ça, mais… je n’arrive pas à m’en rappeler, dans mon rêve c’est flou, je suis désolé.”

    Je baisse la tête, gêné. Si ma mémoire ne faisait pas défaut, alors on aurait pu retrouver le monstre depuis bien longtemps. Une main se pose sur mon genou et quand je lève la tête, je croise le visage souriant de Namtan. “Ne t’excuse pas de ce que tu ne peux pas maîtriser Nong. Tu te souviens déjà de beaucoup de choses et grâce à toi, on a beaucoup avancé. Bientôt tu seras libre de son ombre, d’accord ?”

    Je me contente de hocher la tête en prenant une grande inspiration pour faire disparaître la tension qui s’accumule dans ma poitrine. “Bien, la journée de demain va être longue, les enfants. Il est tard, allons nous coucher. On ne pourra rien faire de plus cette nuit.” Mon oncle prend la parole d’une voix basse et sans appel, il veut que l’on prenne du repos. “Fluke, même si tu ne te rendors pas, retourne dans ton lit et essaie de te reposer au maximum d’accord ?”

    J’ouvre la porte de ma chambre en faisant attention à faire le moins de bruit possible. Un sourire s’épanouit sur mon visage quand je vois la silhouette de Ohm dans mon lit. Ne pas dormir dans ses bras ne sera vraiment pas trop difficile et bien plus agréable que d’être perché derrière une fenêtre. Je reprends ma place entre les draps et aussitôt, il se tourne vers moi et me reprend dans ses bras. “Où tu étais ?”

    J’ai un petit rire quand sa voix ensommeillée s’élève dans la chambre. Je pose ma tête contre son torse chaud, me lovant dans ses bras en savourant son étreinte. “Avec mon oncle.” Mes lèvres se posent sur sa poitrine large et j’inspire profondément son odeur.

    “Hum… d’accord.” Je redresse la tête et rit silencieusement à nouveau quand je me rends compte qu’il cherche à m’embrasser dans son demi-sommeil. Je lui offre ce qu’il cherche avec plaisir, un baiser léger et qui semble le contenter puisqu’il se rendort presque aussitôt. Je repose ma tête contre lui silencieusement et, moi qui pensais être incapable de me rendormir pour le reste de la nuit, dans son étreinte chaleureuse, je ne me rends même pas compte que je tombe dans les bras de Morphée.

     

    Chapitre 1 : Le Commencement


  • Commentaires

    1
    Samedi 10 Juillet à 17:01

    Fluke a pu montrer ses cicatrices, c'était un beau moment.....

    Il arrive à se souvenir de petites choses c'est bien.

    Mais j'ai toujours un doute, je sais que tout indique le père de Joss, mais comme dit l'Oncle pourquoi tuer les enfants si c'est une liaison?????

    Je sais pas pourquoi je fais une petite fixette Krissada (le petit sourire qu'il a eu quand Fluke a parlé.....après ça peut être parce qu'il est content pour lui mais ça peut aussi être autre chose.....)....peut-être que je me trompe complétement mais tant pis pour moi il y a 2 suspects potentiels....

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