• Chapitre 21 : Scheme

    Chapitre 21 : Scheme

    Point de vue Chermarn

    J’attends devant la bouilloire, un petit sourire aux lèvres alors qu’à la table de la cuisine, Joong et ses amis discutent joyeusement. On a tous des mines fatiguées, mais l’atmosphère est bien plus détendue depuis que Ohm nous a appelés ce matin. Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, mais entendre la voix de mon fils m’a redonné suffisamment d’énergie pour préparer le petit déjeuner de ceux que je considère comme faisant partie de ma famille. 

    Je les observe un instant tous les quatre et je ressens de la fierté maternelle quand je vois comment ces enfants ont grandi. Joong est celui qui cherche à remonter le moral de tout le monde, s’oubliant souvent au passage, mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, il est bien plus solide qu’il n’en a l’air. Nine est une force tranquille, tellement discret que l’on pourrait facilement oublier sa présence, mais qui est toujours là au bon moment. Prem est celui sur qui je garde toujours un oeil attentif, je ne me souviens que trop bien de ses bleus et même si aujourd’hui ça a cessé, je sais qu’il reste le plus fragile de tous. Boun est une personne courageuse, douce et qui, malgré sa famille intolérante, n’hésite pas à montrer et revendiquer son amour.

    Je fronce légèrement les sourcils avant qu’un petit sourire apparaisse sur mes lèvres, quand je vois Nine prendre discrètement la main de Joong sous la table et entrelacer leurs doigts. Il semble qu’enfin, ces deux-là se soient avoués ce qu’ils ressentaient l’un pour l’autre. Beaucoup de parents seraient horrifiés de voir leurs deux fils tomber amoureux d'un homme plutôt que d’une femme. J'entends déjà le discours de certains de mes collègues sur le fait que perpétuer la famille est sacré, important et que je ne devrais pas tolérer ça.

    Tout ce que je sais, c’est que mes fils ont trouvé des perles rares qui les rendent heureux et que moi, en tant que mère, c’est tout simplement ce que je veux pour eux. “A quoi tu penses ?” Je sursaute quand une voix grave s’élève à côté de moi et je pose la main sur mon cœur qui bat à toute vitesse en me retournant pour faire face à mon frère.

    “Phi ! Tu m’as fait peur.” Sa réaction ne se fait pas attendre. Tout de suite, Wanchana regarde autour de lui pour s’assurer que Fluke n’est pas dans le coin, il a oublié qu’il est encore avec Ohm à l'hôpital. “Il n’est pas là, ne t’inquiète pas.” Je lui fais un petit sourire et il répond avec un petit temps de retard.

    “Il va mieux, mais je ne sais pas à quel point et…” Il soupire et se frotte la tête nerveusement avec un petit regard gêné. “Depuis sept ans, je fais attention à tout ce que je dis, à comment je me comporte avec lui. Je t’avoue que le voir si différent est étrange pour moi, je dois m’y habituer.” J’ai de l’admiration pour mon grand-frère, par amour pour ses amis, il n’a pas hésité à mettre toute sa vie entre parenthèses pour aider leur enfant, pour tenter de lui rendre le sourire et une vie stable.

    “Tu as bien travaillé Phi. New et Um sont très fiers de toi j’en suis certaine.” Mon frère et moi on n’est pas très démonstratif, alors j’ai une expression de surprise qui se peint sur le visage quand il me prend dans ses bras avant de sourire et de lui tapoter le dos. “On va réussir à coincer ce salop, pour eux, pour rendre une vie normale à Fluke. On va y arriver.”

    Ma gorge se serre et je sens l’émotion me transpercer, ils étaient un groupe tellement soudé quand ils étaient jeunes, un peu comme celui de mes enfants. Rien de mal ne semblait pouvoir les atteindre parce qu’ils se soutenaient toujours les uns les autres. J’étais même un peu jalouse enfant, car je rêvais moi aussi d’avoir des amis aussi fidèles. Perdre Um et New avait été un premier coup dur. Krissada, Wanchana et Peter, le père de Joong et Ohm avaient réussi à garder contact. Seulement, la mort de Peter a tout changé, Wanchana et Krissada se sont éloignés, ils avaient chacun du mal à faire le deuil de cette amitié et je n’ai jamais su trouver les mots pour les réconforter.

    “Merci Nong.” Il se redresse et je peux voir que ses yeux brillent bien plus qu’à l’accoutumé, je ne fais aucun commentaire, alors qu’il me prend le visage entre ses mains et caresse doucement mes joues. “Sans ton soutien, je n’aurais pas réussi à tenir.” Je ne compte plus les appels nocturnes désespérés, on a parlé des heures de cette manière, où j’essaye de lui remonter le moral afin qu’il puisse continuer à soutenir Fluke de toutes ses forces. Il m’embrasse le front avant de se reculer en prenant une grande inspiration pour garder la maîtrise de ses émotions.

    Je lui fais un petit signe de tête, avant de prendre les plats et me diriger vers la table où les garçons nous attendent en discutant toujours aussi joyeusement. Wanchana nous rejoint rapidement et même s’il manque deux membres de la famille, on arrive à manger avec appétit en écoutant les clowneries de Joong.

    L’ambiance a radicalement changé quelques temps plus tard, quand Nong Namtan et Nong Joss se sont présentés à la porte. Tout le monde a compris que le temps de la plaisanterie était terminé. Un instant, j’ai voulu demander aux garçons de ne pas être présents, j’ai peur de les voir blessés ou… Je respire un grand coup pour éloigner les idées qui me viennent en tête. En tant que mère, je voudrais simplement les mettre en sécurité, faire en sorte que rien ne puisse leur arriver et qu’ils restent heureux et en bonne santé. Malheureusement, je sais aussi que c’est un vœu impossible, ils devront passer par des épreuves, souffrir, tomber et se relever et moi, je pourrai juste être à leur côté et leur tendre la main pour les aider à se relever. 

    Mais les empêcher d’être là, de savoir vraiment ce qu’il se passe, c’est aussi les mettre en danger, alors je les regarde tous les quatre, assis les uns à côté des autres dans le canapé, pendant que Nong Namtan est debout en train d’expliquer ce qu’ils ont fait la veille.

    “On a ratissé la zone sur plusieurs kilomètres, mais on n’a rien trouvé de probant. Je pense sincèrement que Fluke devrait nous accompagner, il a commencé à retrouver certains souvenirs et peut-être que… qu’en étant là-bas, en se concentrant, il pourrait retrouver le chemin.”

    “Attendez… vous voulez qu’il retourne vers la maison de ce malade ?” Joong intervient, indigné à cette idée, et même si elle ne m’enchante pas vraiment, je sais que l’on n’aura peut-être pas le choix. Namtan se tourne vers mon fils et l’observe un instant froidement, mais un simple geste de Joss fait qu’elle se radoucit légèrement. 

    Je ne m’offusque pas de la réaction de la jeune femme, je sais pourquoi elle fait ça, pourquoi elle veut absolument trouver celui qui a tué la femme qui lui a sauvé la vie. “Nong, ce que Namtan essaie de dire, c’est que s’il ne retrouve pas d’autres pistes dans sa mémoire, on n’aura peut-être pas le choix de le faire.”

    “Et je suis sûr que Fluke le fera sans problème.” Wanchana, qui est resté très silencieux depuis l’arrivée des deux agents, prend soudainement la parole et tout le monde se tourne vers lui pour écouter. “Fluke est devenu renfermé, solitaire et effrayé à cause de cette expérience. Quand il était petit, il était intrépide, il fonçait tête baissée et sans hésitation. Son caractère commence à réapparaitre maintenant qu’il va mieux et je ne doute pas une seconde qu’il courra dans toute la forêt s’il a une chance de le trouver.”

    “Alors on viendra avec lui…” Prem prend la parole un peu timidement, mais j’ai un petit sourire tendre quand je vois son air déterminé, je m’étais déjà rendu compte qu’il était très attaché à Fluke, peut-être parce que, dans un sens, leurs cicatrices se ressemblent un peu.

    “Nong, ça pourrait être dangereux.” Il se tasse légèrement quand la voix grave de Joss s’élève et même si la situation ne s’y prête pas, j’ai un petit sourire amusé quand j'arrive à prédire exactement qui va prendre la parole ensuite.

    “Prem à raison, à plusieurs on pourra couvrir plus de terrain et le retrouver plus vite.” Nong Boun lance un regard acéré à Joss pour bien montrer son mécontentement face à l’expression pas rassurée de son petit ami. 

    “Ecoutez…” Je sais que les choses peuvent facilement déraper, mais cette fois, je n’ai pas l’occasion d’intervenir alors que Nine tente comme toujours de calmer les choses. La sonnette retentit à ce moment-là, plongeant le salon dans un silence lourd et pesant.

    “Vous attendiez quelqu’un ?” Namtan se tourne aussitôt vers moi et je secoue lentement la tête. Fluke et Ohm doivent rentrer dans quelques heures, mais personne ne devrait sonner à la porte ce matin. Je prends une profonde inspiration et me lève du fauteuil. Je ne devrais pas me sentir aussi nerveuse à l’idée d’ouvrir ma porte, ce n’est sûrement rien de grave, un voisin qui a besoin que je l’aide pour quelque chose ou bien…

    J’ouvre la porte et retrouve momentanément le sourire quand je fais face à un homme que je connais bien, c’est lui qui depuis des années maintenant nous délivre le courrier. C’est un homme proche de la retraite, il a toujours un sourire aux lèvres et est très gentil. “Nong, j’ai une lettre à remettre en main propre pour toi.” Il me tend une simple enveloppe marron, aussitôt mon cœur se met à accélérer alors que je tends la main pour la prendre.

    “Il n’y a pas l’adresse de l’expéditeur ?” J’essaie de rester la plus naturelle possible, de ne pas laisser mon imagination s’emballer, mais je ne dois pas y arriver tant que ça, car l’homme me regarde en fronçant les sourcils et en secouant la tête, sûrement alerté par ma voix qui vacille et mon sourire crispé.

    “Tout va bien pour toi ? Les enfants ne t’en font pas trop baver ?” Je le vois jeter un coup d’oeil derrière moi et en tournant la tête, je peux voir que Namtan est devant la porte du salon, elle fait un sourire professionnel à l’homme, mais de par sa posture, je sais qu’elle analyse chaque geste, chaque parole afin de déterminer s’il pourrait être un danger ou pas.

    “Non, tout va très bien, j’ai eu quelques gardes difficiles et je suis un peu fatiguée.” Je lui réponds de manière un peu plus naturelle et moins nerveuse et ça semble marcher, puisqu’il me fait un sourire éclatant en me tendant le registre que je dois signer prouvant qu’il m’a bien remis le courrier.

    “Essaie de te reposer et de prendre soin de toi alors.” Il me fait un signe de la main et repart rejoindre sa voiture de fonction. Je reste immobile à le regarder partir, je sais que je retarde le moment où il faudra faire face au contenu de la lettre. Je sursaute quand une main se pose sur mon épaule et je me tourne pour faire face à la jeune inspectrice.

    “La lettre est à mon nom, il n’y a pas de nom d'expéditeur et… je ne reconnais pas l’écriture.” Cela peut sembler bête de s’inquiéter pour ça, qui reconnaît l’écriture de tous ceux qui vous envoient du courrier. Seulement, le courrier est devenu plutôt rare de nos jours et je n’en attendais absolument aucun.

    “Rentrons pour l’ouvrir, essaie de toucher le moins possible à ce que l’enveloppe contient d’accord ?” Je prends une profonde inspiration et retourne à l’intérieur où tout le monde nous attend. Je m’assoie sur le fauteuil que je viens de quitter et laisse mon regard glisser sur chacun d’entre eux. Ils sont tous tendus comme moi et je sais que le fait que je prenne du temps pour ouvrir l’enveloppe, essayant de la toucher le moins possible, n’aide absolument pas.

    Au bout d’un long moment, le contenu tombe sur mes genoux et je ne peux pas m’empêcher de ressentir un frisson d’horreur. Plusieurs photos et une petite note qui me font monter la bile au fond de ma gorge. Je n’arrive pas à me focaliser sur autre chose que sur le nom qui commence la note. “Kluai Mai” (1), même si tout le monde est au courant de la manière dont mon mari m’appelait, le voir écrit noir sur blanc après tant d’années est un coup au coeur.

    J’arrive à prendre un coin de la note et la soulève avant de m’éclaircir la voix qui est sèche et il faut que je force pour réussir à parler.  “Kluai Mai, ceci était un premier avertissement, si tu ne veux pas sacrifier tes enfants alors laisse-moi prendre Fluke.” Mes mains se mettent à trembler, je prends alors les quelques clichés éparpillés sur mes genoux et l’angoisse m’enserre brusquement la poitrine. Sur la première, il s’agit de l'échafaudage qui s’est effondré hier, la deuxième ce sont les garçons à la fac en train de discuter tous ensemble, sur la troisième Ohm et Fluke dans les bras l’un de l’autre devant la maison... il y a en tout une dizaine de photos de ce genre. 

    Le message est clair, le meurtrier nous observe, il connaît certaines de nos habitudes et si on ne lui laisse pas Fluke alors il n’hésitera pas à nous blesser pour l’atteindre. Je pose une main devant ma bouche, stupéfaite, avant de lever les yeux et de croiser le regard de mon frère qui doit être aussi sombre que le mien.

    Sacrifier Fluke pour nous mettre en sécurité n’est absolument pas une option, mais la menace est à prendre au sérieux et on sait tous les deux que l’on va devoir prendre des mesures avec l’aide des deux inspecteurs pour pouvoir garder tout le monde en bonne santé.

     

    Point de vue de Fluke

    “Tu as besoin d’aide ?” Ohm se fige quand le mince filet de voix sort de ma gorge et il se tourne vers moi, les yeux encore écarquillés, comme si chaque fois il oubliait que j’étais capable de parler et que ça le surprenait. Puis une expression de joie et d’adoration se peint sur son visage et il m’offre un fabuleux sourire, plein de douceur et d’amour et qui me fait rougir à chaque fois.

    “J’essaie de remettre mon pull.” Le médecin vient de donner son autorisation pour qu’il quitte l’hôpital et c’est un soulagement pour moi. Déjà parce que cela veut dire qu’il va bien, mais surtout je n’aime pas spécialement être ici. A peine le docteur sorti de la chambre, il a bondi sur ses pieds et a commencé à se préparer. Seulement, là, ça fait au moins deux minutes qu’il tente d’enfiler son pull, mais son atèle l'empêche de le faire correctement.

    "Laisse-moi t’aider.” C’est toujours étrange pour moi de pouvoir chuchoter comme ça, de ne pas avoir à écrire pour m’exprimer. Je m’avance vers lui rapidement et prends les choses en main. Je tire à plusieurs endroits pour bien placer son pull, prenant soin d’enfiler doucement la manche sur son bras blessé. 

    La pièce est silencieuse et je suis totalement fixé sur le fait de lisser son pull sur ses épaules avant que mes mains ne se posent sur son torse. “Je t’aime.” Je frémis quand sa voix s’élève à son tour dans un murmure. Je lève la tête et nos regards se croisent, le sien est brûlant, sombre et c’est comme si un courant électrique remontait le long de ma colonne vertébrale. “Je ne t’ai pas répondu hier soir…” Il a un petit sourire désolé, mais je ne lui en veux pas du tout. Hier soir, il était encore sonné par son accident, mais je suis vraiment heureux qu’il n’ait pas oublié. Après ça, il a passé un long moment à me faire parler, tellement que j’en ai eu mal à la gorge et que j’ai dû le menacer d’appeler Chermarn pour qu’il daigne enfin s’endormir et se reposer. “Est-ce que ça veut dire… que… toi et moi on sort ensemble ?”Je suis surpris de le voir hésiter de cette manière, lui qui est d’habitude tellement sûr de lui, c’est étrange, mais j’aime le voir comme ça, il est mignon.

    Mes bras passent autour de sa taille et je me serre contre lui, cachant mes rougeurs contre son torse. Je n’ai pas menti, je l’aime, ce que je ressens pour lui, je n’ai jamais imaginé le ressentir pour quelqu’un un jour. Pourtant, est-ce que devenir mon petit ami pourrait être bénéfique pour lui ? Est-ce qu’un jour je pourrais lui offrir ce que tout petit ami normal pourrait lui offrir ? Je n’en sais rien, mais je suis certain que je ne veux pas le laisser s’éloigner de moi et même si un jour, il se lasse, alors j’aurai pour moi des centaines de merveilleux souvenirs à chérir. Dans un premier temps, l’habitude reprend le dessus et je hoche la tête contre lui. Il faudra du temps pour que parler redevienne naturel, mais Ohm reste le même, il ne me presse pas, il ne me fait pas de remarque. 

    Je finis par quitter mon abri, je lève la tête vers lui et lui sourit avant de me mordiller la lèvre. “Oui… on sort ensemble.” On reste un moment à se regarder, se sourire, à savourer l’idée d’appartenir l’un à l’autre avant que sa main ne saisisse ma joue et qu’il m’embrasse tendrement. Ce baiser est bien différent des autres, il est plus fort, plus tendre, plus tout et je suis heureux de me dire que c’est le premier d’une multitude d'autres.

    “Allez viens, on rentre.” Il s’empare de ma main, entrecroise nos doigts et commence à me tirer à travers la chambre avec l’intention de sortir. Je sens aussitôt la panique monter en moi à l’idée que quelqu’un puisse le voir comme ça. Je sais ce que la société pense d’un couple comme nous, des remarques qu’il peut y avoir et je ne veux pas que Ohm en fasse l’expérience. Alors je résiste, je l’empêche d’avancer tout en essayant de retirer ma main et je secoue la tête quand il me regarde, oubliant une fois de plus que je peux parler. “Fluke…” Je me fige quand mon prénom sort de sa bouche et que sa main se fait plus ferme autour de la mienne. “Je me fiche de ce que pensent les autres. Je n’ai pas honte de te tenir la main, j’ai envie de le faire, d’accord ?”

    “D’accord.” Je me détends, je serre mes doigts autour de sa main et je me laisse entraîner dans les couloirs de l’hôpital, je réussis à ignorer le regard des autres, à ne pas voir les grimaces, à ne pas entendre les chuchotements. Pour ça, je me concentre sur lui, juste sur lui qui avance à mon rythme, le dos droit, l’air froid et sévère, mais je sais que c’est une apparence qu’il donne au reste du monde, car chaque fois que nos regards se croisent, ses lèvres se lèvent légèrement et il m’offre un sourire tendre.

    Le retour à la maison se fait dans le calme, le chauffeur du taxi que l’on a pris pour rentrer est resté étonnamment silencieux, mais c’est peut-être à cause du fait que ma tête est posée sur l’épaule de Ohm alors que je somnole. Je pense déjà à l’agitation que l’on va trouver à la maison, j’ai un petit sourire en coin. Une fois de plus, je n’ai pas pensé à la maison de Ohm, mais également comme si c’était la mienne, je me sens plus chez moi dans cette maison chaleureuse, plutôt que dans l’appartement froid et sombre dans lequel je vivais à Bangkok. 

    C’est peut-être parce que je vais mieux maintenant, mais je ne me vois absolument plus retourner dans cet appartement maintenant. J’ai l’impression qu’il représente plus une prison dans laquelle je m’étais enfermé et je sais qu’aujourd’hui je serais incapable de revivre comme avant, moi qui était si envieux de ceux qui vivaient leur vie normalement, je réalise, que petit à petit j’en prends moi aussi le chemin et cette idée me fait sourire.

    Quand on entre dans la maison, aussitôt mes sourcils se froncent. Je sais, grâce à mon oncle, qu’ils sont tous là et j’ai vu la voiture des deux inspecteurs. Pourtant, c’est un silence profond qui nous accueille. Je jette un coup d'œil à Ohm qui doit se faire la même réflexion que moi, parce que son expression doit ressembler à la mienne.

    On se dirige sans attendre vers le salon, on ne s’est toujours pas lâché la main et j’ai dans l’idée qu’il n’est pas près de le faire. Pourtant, je suis heureux de pouvoir m'accrocher à lui quand, en entrant dans la pièce, huit visages fermés et sérieux se tournent vers nous. “Tout va bien ?” C’est Ohm qui prend la parole, la voix incertaine, et même si la réponse se lit sur les visages, que non tout ne va pas bien, je voudrais que Joong éclate de rire en nous disant que c’est une blague.

    "Va t’asseoir mon chéri, il faut que tu te reposes encore.” Au lieu de lui répondre, sa mère lui fait signe de s’installer sur le canapé, son visage ne s’est pas fendu de son sourire habituel et je sens la tension qui m’habite depuis des années reprendre possession de moi, chaque muscle de mon corps se contracte et l’impression que ma gorge se ressere m’effraie, comme si soudain, j’allais être incapable de parler à nouveau.

    “C’est lui…” Ohm a commencé à avancer pour obéir à sa mère, m’entrainant naturellement avec lui, mais je résiste. Parler à nouveau, être dans les bras de Ohm et enfin pouvoir lui dire ce que je ressens pour lui, j’étais coincé dans une bulle où rien ne pouvait m’atteindre, alors la chute est dure, d’autant plus quand tous les visages, sans le moindre mot me le confirment.

    "Assieds-toi Fluke, on va tout te dire.” Mon oncle se lève et me rejoint rapidement alors que je sens mes yeux s’embrumer. Sa main se pose lentement sur ma tête, il me caresse les cheveux en me regardant fixement, un petit sourire aux lèvres et c’est comme s'il savait exactement ce que je ressens. “Tu m’as prouvé que tu étais très fort, tu vas devoir le rester au cours des prochains jours, mais je peux te promettre que je suis là. Je ne te laisserai pas tomber et je te protégerai, il ne posera plus jamais la main sur toi.”

    Je hoche la tête, touché par les paroles de celui qui est devenu mon père au fil des ans. Je prends une profonde inspiration, avant d’aller m’asseoir à côté de Ohm qui aussitôt reprend ma main et m’envoie autant de force que nécessaire en la serrant avec tendresse. “Que s'est-il passé ?”

    Namtan se lève et nous regarde tous les deux avec un petit sourire, je n’ai pas eu l’occasion de lui parler, mais je suis curieux de savoir pourquoi elle se sent tellement impliquée par la recherche du monstre, comme si elle me devait quelque chose. “Déjà Nong je suis contente que tu t’en sois tiré avec des blessures légères.” Elle jette un petit coup d'œil à chacun d’entre nous avant de poursuivre d’une voix claire, professionnelle. “On s’est réunis ici ce matin pour discuter de comment on allait poursuivre l’enquête, mais également pour comprendre ton accident quand… on a reçu une nouvelle lettre.”

    Mon coeur bat la chamade, je suis content que l’enquête poursuive son cours, je sais bien que je ne pourrai pas être comme tout le monde tant qu’il n’aura pas été arrêté, mais la peur insidieuse me remplit soudain la tête, je n’ai pas peur pour moi cela dit, j’ai peur pour eux, pour ceux qui me sont devenus bien trop importants et sans qui je ne peux pas envisager d’avancer. 

    “Si je pars…” Ma voix est faible, mais le silence est tellement épais que l’on m’entend parfaitement et vu la manière dont ils se tendent tous, je sais que l’idée leur déplait et en un sens, ça me rassure. “... alors il arrêtera sur…”

    “Je suis certain qu’il ne s’arrêtera pas Nong.” La voix grave et posée de Joss me coupe la parole et je le regarde droit dans les yeux attendant qu’il poursuive. “Quand tu es parti il y a sept ans, il n’a pas cherché à te retrouver parce que… l'événement venait de se produire. L'adrénaline coulait encore dans ses veines. Aujourd’hui, tu es revenu, tu es comme une friandise qui lui permettra de ressentir ce déferlement d’adrénaline.” Je vois bien qu’il prend le temps de trouver les mots pour m’expliquer pourquoi fuir ne servira à rien, mais malgré tout je suis pris de tremblements et je remercie silencieusement Ohm quand il passe son bras autour de mes épaules et me ramène contre lui. “Même si soudain tu disparais, son besoin de finir sa tâche, de retrouver les sensations qu’il a connues ce jour-là ont pris le dessus et il continuera sur sa lancée jusqu’à ce que tu réapparaisses, il pourrait même devenir plus violent encore.”

    Ma tante me tend alors la lettre et les photos et j’ai l’impression que je me prends un coup de poing dans l’estomac, parce que ces lignes confirment ce que je craignais, à cause de moi, l’homme dont je suis tombé amoureux a failli être gravement blessé, je n’arrive pas à imaginer que cela aurait pu être pire. Je me mordille la lèvre avant de relever les yeux, je prends une inspiration pour prendre la parole, mais…

    “Ne pense même pas à y aller pour nous protéger.” Je tourne la tête, surpris, quand Prem semble avoir compris ce que je m'apprêtais à dire et je rougis quand les autres expriment bruyamment leur désaccord. Prem les ignore complètement et je me retrouve prisonnier de son regard, il est intense, dur et c’est comme si lui aussi avait déjà eu affaire à ce genre de choses, prendre les coups dans l’espoir que les autres ne souffrent pas. “Ce n’est pas en courant tête baissée vers lui que les choses s’arrangeront, c’est…” Sa voix s'essouffle, son regard se voile et il baisse subitement les yeux. Je fronce les sourcils, inquiet, mais Prem me rassure d’un petit sourire avant de se tourner vers son petit ami pour le réconforter.

    “On est tous en danger si on en croit la lettre, autant toi que nous et… “ Chermarn prend la parole, elle est une vraie mère pour la moitié d’entre nous et son ton laisse entendre qu'elle préfèrerait nous savoir partout sauf ici poursuivis par ce fou, mais elle est également déterminée. “Il est hors de question de le laisser gagner, alors dès aujourd’hui, on reste ensemble, on reste groupé, on se soutient. Il nous atteindra difficilement si on ne se sépare pas.”

    J’imagine déjà Joss et Namtan refuser l’offre, après tout, ils sont policiers, ils sont adultes et l’idée de vivre les uns sur les autres dans cette maison, n’est peut-être pas l’idéal. Pourtant, ils hochent la tête tous les deux. “C’est une très bonne idée, j'emmènerai Nong Nine chez lui récupérer des affaires, c’est proche de chez moi. Joss s’occupera d’aller discuter avec le père de Prem, je suis sûr qu’il saura le convaincre. Wanchana accompagnera Boun et on ne traine pas inutilement, on prend le minimum.”

    J’en ai presque le tournis tellement les choses vont vite, au lieu de chercher à se protéger individuellement, ils s’organisent tous pour rester ensemble, pour protéger autant ma vie que la leur. Je ressens un élan d’amour pour chacun d’entre eux, ils se retrouvent embarqués dans une histoire sordide et dangereuse et pourtant, ils ne m’abandonnent pas.

    Je reste immobile à les observer se lever, ils parlent tous en même temps pour s’organiser au mieux, mais c’est alors que la voix douce de Nine prend le dessus. “Je sais qu’il faut se dépêcher, mais, on n’a pas eu l’occasion d’en reparler et... Ohm je suis désolé que tu te sois inquiété quand on a emmené Fluke dans les bois.” Je sens Ohm se tendre à côté de moi alors que le sujet de notre dispute est remis sur le tapis. Je regarde Nine qui rougit un peu et je ne lui en veux pas de vouloir mettre les choses à plat avec lui. Et puis, il y a ce quelque chose d’important dont je dois leur parler. Sans trop y réfléchir ma main se porte à l’objet qui se trouve autour de mon cou et je frémis.

    “Nine… ne t’excuse pas. C’est plutôt à moi de le faire. J’ai dit des choses horribles et… je sais que vous n’auriez pas mis intentionnellement Fluke en danger. Alors oublions tout ça vous êtes d’accord ?” Il regarde successivement son frère et Nine. Je sens le soulagement inonder mon corps quand ils hochent tous les deux la tête. Ils ne sont plus en froid à cause de moi et je me sens soulagé, comme si un poids venait de quitter mon estomac.

    “Par contre, il va quand même falloir en discuter un peu plus.” Joong fait une petite grimace d’excuse, mais je comprends alors où il veut en venir, il n’est pas question de parler encore de cette dispute, mais plutôt du résultat de notre road trip. “Fluke, tu dois leur dire, c’est peut-être important.” Le silence se fait et je tousse pour m’éclaircir la gorge qui me brûle un peu. Mon oncle doit le comprendre, car aussitôt, il se lève, se dirige vers la table et me rapporte rapidement un verre d’eau. 

    Tout le monde se rassoit en se tournant vers moi, c’est étrange comment cet événement me donne l’impression d’être arrivé non pas deux jours avant, mais des mois plutôt. Je prends une profonde inspiration avant de commencer tout en fixant mes mains. “Namtan m’a expliqué que pour avancer, mes souvenirs étaient importants." C’est un souffle qui sort de ma bouche, je ne suis pas sûr que tout le monde puisse m’entendre, pourtant aucun d’eux ne me demande de répéter. “Alors j’ai essayé de faire une sorte d’auto-hypnose… pour faire remonter mes souvenirs et j’ai réussi. Je me suis rappelé, le jour où on m’a retrouvé, je courais dans la forêt, il m’a poursuivi longtemps et je tenais quelque chose dans la main, je la serrais comme si ma vie en dépendait.” Lentement, tout en parlant, je sors la chaîne de sous le col de mon t-shirt et exhibe une clé rouillée par les éléments. “Je l’ai perdue quand je me suis caché dans un buisson, je… c’était à mon père. Je ne sais pas pourquoi je l’avais, mais j’ai la sensation que c’est important.”

    “Ton père la gardait toujours autour de son cou, je l'interrogeais souvent à ce sujet, mais il est toujours resté très vague.” Mon oncle est fixé sur cette clé, il est un peu blanc, comme s’il venait de rencontrer un fantôme, mais sa voix ne tremble pas alors qu’il nous explique ce que représente cette mystérieuse clé. “Un soir alors qu’il était ivre, il m’a expliqué que c’était la clé de son jardin secret. Il a un coffre caché dans la maison familiale, je n’ai jamais su où et la police n’a jamais rien trouvé à l’époque.”

    “Je veux le trouver. Peut-être que l’on pourra en apprendre plus sur ce qui s’est passé ce jour-là." Je ne sais pas si c’est vraiment important, mais l’idée d’apprendre à connaître mon père, de découvrir ce jardin secret, me donne l’impression que je vais me rapprocher de lui, peut-être alors que je pourrais mieux me souvenir de lui. “Je ne suis pas retourné dans la maison depuis que c’est arrivé, mais ça pourrait m’aider à me rappeler, refaire le trajet de cette journée là.”

    Le silence retombe un instant dans le salon alors que tout le monde semble plongé dans ses pensées, puis Namtan se redresse. “Très bien, alors on va chercher nos affaires et cet après-midi on t’emmène là-bas, il est temps de découvrir ce qui est arrivé à ta famille ce jour-là.” 

     

    1/ “Kluai Mai” Orchidée en thailandais.

     

    Chapitre 1 : Le Commencement


  • Commentaires

    1
    Jeudi 8 Juillet à 21:02

    Oh làlàlà, ça y est le monstre va commencer petit à petit....

    En tout cas je suis certaine qu'il est minutieux, ils ne trouveront pas d'empreinte.

    Et nous avons enfin la réponse. Une clé, un clé. je me demande ce qui ce cache derrière, que de suspens....

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